Déraciné
Je n’avais jamais vraiment compris la sensation que ressentent certaines personnes, parties de leur région natale.
Je l’ai compris ce week-end, lors de mon bref retour dans ma famille, où j’ai pu profiter de mes parents, frères et amis. Un retour bien trop furtif.
Arrivé en pleine nuit, je savais encore exactement ce à quoi correspondait chaque lumière de ma campagne. Je connaissais chacun des virages, la façon dont les prendre, ce que j’allais y trouver après. Je connaissais chaque maison. Je connaissais.
En traversant mon village, je me suis rendu compte de la construction d’un lotissement en plein centre. Lorsque j’en suis parti, début janvier, seules 3 maisons étaient sorties de terre. Je savais que ça allait se passer, mais je ne m’attendais pas à un tel choc.
Une fois le virage passé, j’ai eu le déplaisir de découvrir 49 maisons, là où s’étendaient 3 hectares de vigne. J’ai senti des larmes monter. Mon père m’a regardé et m’a lâché un « Oui ». Ce genre de « Oui » dont tu te souviendras toute ta vie.
Pour lui c’est sûrement plus dur, il a grandi dans la maison qui jouxte ce nouveau lotissement.
Ces terrains, à 300 m de chez moi, j’y jouais avec mes copains quand j’étais petit. On descendait les rangs de vigne à fond, en vélo, pour pouvoir sauter un petit fossé, tout au bout. On se sentait grands, fort et puissants car on traversait notre fossé, de 30 cm de large. On décollait de 40cm du sol. Et on devait freiner de toute urgence pour éviter de nous prendre le mur 10 m plus loin.
Ces souvenirs d’enfance sont toujours là mais les lieux où tout se passait sont à jamais modifiés.
Alors, je ne me suis plus senti vraiment chez moi.
Pourtant, dans l’absolu, tout est pareil. Dans l’absolu seulement, car dans le fond… Qu’est-ce qui a changé ?
J’ai juste bientôt 30 ans. J’ai passé 20 ans de ma vie dans ce village de 600 habitants, 1200 depuis 2 ans.
J’ai pris un chemin qui ne me plaît pas, pour les mauvaises raisons, en plus. Mais ce chemin, qui ne me correspond plus, ne m’a sûrement jamais correspondu. J’ai pris la mauvaise direction voilà 10 ans. Mais, cette fois, j’ai voulu oublier.
J’ai voulu oublier plein de choses qui me pourrissaient l’existence. J’ai répété ce que ma mère avait fait et je le regrette. Un jour, elle m’avait dit « Si j’avais su, je ne serais jamais partie de Normandie. Heureusement que je vous ai vous 3, et ton père ». Maintenant, il ne reste plus que mon père. Le « nous 3″ se résume à 3 fils qui sont partis se promener à travers la France, et le monde pour l’un de mes frères.
Je vous parlais de ce sentiment de déracinement que je ne comprenais pas vraiment. Ma mère l’a ressenti, a pleuré chaque fois que l’on partait de chez mes grands-parents en Normandie. Je comprenais pas, j’étais jeune. Ca me faisait de la peine sans savoir vraiment de quoi il retournait.
15 ans plus tard, je sais exactement de quoi il retourne. Le pire, c’est qu’à chaque fois que je pars, maintenant, c’est à cause de moi que ma mère pleure, car je lui fais subir exactement ce qu’elle a fait subir à ses parents. J’imagine que mes grands-parents pleuraient aussi une fois que nous étions partis, car ils savaient que leur fille ne reviendrait pas avant 6 longs mois. Malheureusement, je ne peux plus leur demander.
Quoi qu’il en soit, je sais ce que ressentais ma mère, et je sais aussi ce qu’elle ressent maintenant. Déracinée de ses racines, puis ses fils qui ont pris la même chemin qu’elle.
Bon, je pleure. Je n’ai pas les idées claires. Le retour a été malgré tout violent. 3h de train pour cette ville dans laquelle je ne me sens pas chez moi.
En rentrant chez moi, j’ai eu besoin de faire le tour de la maison pour voir ce qui avait changé. Rien, au final. Rien du tout, hormis mes parents qui vieillissent seuls, dans leur coin, sans que je puisse les aider quand ils en ont besoin, sans que je puisse aider lorsque ma mère, handicapée d’un bras depuis un an, se retrouve dans des situations inconfortables.
J’ai abandonné la personne que j’aime le plus au monde pour aller mieux.
Au final, je vais mieux, oui, dans un sens. Je ne pense plus autant à lui. Disons que j’y pense différemment. Je découvre plein de trucs, aussi.
Mais je sens que ce que j’ai fait me bouffe.
Ceux qui doivent me trouver lourd de me lire me plaindre sans cesse sur le fait que je ne me sente pas vraiment à l’aise dans cette nouvelle ville ne comprennent pas, jugent. Je les emmerde, je n’ai rien à leur prouver. Je n’ai rien à prouver à qui que ce soit, si ce n’est moi. Si ce n’est ma famille. Si ce n’est mes amis, mes vrais amis, ceux que je connais depuis que j’ai 15 ans.
Je suis parti sur un coup de tête et je n’avais pas mesuré tout ce que déménager, tout ce que tout quitter engendrerait.
Mes amis… j’ai été juste heureux de les voir. Heureux comme je ne l’avais pas été depuis des mois. J’ai pu leur parler. J’ai pu voir le fils de mon meilleur pote. J’ai pu participer à leur vie, à ma vie. Mon corps est ici, mon coeur aussi, parfois. Mais la plupart du temps, il est 300 km plus au nord, dans cette campagne que j’aimais tant.
Dans cette campagne que je vais tenter de rejoindre rapidement.
Ma vie n’est pas à Montpellier. Elle ne le sera jamais. J’ai fait une erreur, je ne l’assume pas. Je vais donc revenir sur mes pas.
Je te dédie cet article, à toi. Et à toi, maman. A toi, Papa. A vous, mes deux frères. A Cyril et Simon. A mes amis, Cyril, Alexia, Guillaume, Elodie, Estelle, Bruno, Sophie, JP, Tioul,Romain, Vivien, JB, Cécile, et les autres. A leurs parents aussi qui m’ont tous dit un truc du genre « On est tristes de ne plus de te voir, tu nous manques. Quand tu reviens, passe-nous faire un coucou ». Ainsi qu’à Marine, avec qui les soirées en tête à tête me manquent énormément.


